Note d’intention ❙ Quelles pensées orientent ma recherche créative aujourd’hui ?

“ Au travers de ma production artistique, je cherche à répondre à la perte de sens et de sacré de notre monde contemporain. Je souhaite réhabiliter la matière, le corps et la lenteur, en opposition à la vitesse, au lisse, et au digital. J’entends créer un mouvement intérieur, capable de transformer notre manière de percevoir, et d’orienter, peut-être, notre trajectoire collective. La joie, la douceur et la sensation d’abondance deviennent alors des forces actives, un acte politique.”

/ Langage symbolique

Le travail de Stéphanie Cristofaro se construit à travers l’association de symboles universels.

Un ensemble de formes, de figures et d’animaux, dont la symbolique s’ancre dans les mythes fondateurs et les imaginaires collectifs, nourris par les contes et la poésie. Par effet d’association, ces images donnent naissance à de nouveaux récits.

Nous pouvons approcher l’œuvre par plusieurs portes d’entrée. Par l’expérience visuelle et la sensation intime qu’elle provoque, comme par la voie de l’interprétation symbolique.

Son langage artistique repose sur une pensée symbolique où la matière, la couleur et la lumière déplacent et transforment notre grille de lecture. Elle joue avec les archétypes, tels que développés par Carl Jung dans sa théorie de l’inconscient collectif, en écho à une lecture symbolique du réel incluant l’astrologie comme système de correspondances.

Sa logique se rapproche de la mnémosyne, entendue ici comme un art de la mémoire où les images sont à la fois outils et forces de création. L’œuvre agit comme un support de résonance et de réactivation du sens. Elle devient un miroir, une surface de projection capable de faire émerger des contenus enfouis et de les rendre perceptibles. Dans cet espace, les œuvres regardent plus qu’elles ne sont regardées.

Dans un contexte marqué par la perte de repères et la coupure avec l’intuition, Stéphanie Cristofaro réactive l’inconscient, la poésie et l’intime. L’artiste cherche à faire apparaître l’invisible, le feu dans le ventre, une émotion qui emmène vers un nouvel éclairage ou une prise de conscience. Une façon de provoquer un mouvement intérieur qui passe par l’émerveillement.

Un serpent doré, enroulé autour d'une branche, avec des feuilles vertes. Se pose sur l'épaule d'un homme nu qui évoque la statuaire antique. Une colonne en arrière-plan. Peinture à l'huile. Enduit minéral. Dorure à la feuille.
Un cygne s'envole vers le ciel. On aperçoit un portion de femme et un bout de drapé derrière. Peinture à l'huile. Enduit minéral naturel à base de craie. Patine. Dorure à la feuille.
Une peinture florale représentant des tulipes dans des tons de blanc, rouge, ocre jaune, et vert.

BESTAIRE → Forces Instinctives

FLEURS → États Sensibles

ÉLÉMENTS NATURELS → Cycles

ARCHITECTURE → Structure

FIGURES HUMAINES → Mythologie

/ Du geste décoratif à l’engagement poétique

Stéphanie Cristofaro vient de la mode et du décor et s’engage aujourd’hui dans une voie plus radicale. Elle passe du corps et de l’espace habillé, au corps et à l’espace symbolique.

Dans un monde où les images sont produites pour être vues et consommées rapidement, elle sort l’ornement du joli et du masque social pour en faire le véhicule d’un message qui agit sur celui qui regarde.

Le vêtement et le décor cachent la vulnérabilité derrière un statut social. Tandis que l’œuvre a le pouvoir de faire tomber les masques. De créer un espace de transformation où il devient possible de se raconter autrement, d’exister plus librement. Comment bâtir sur nos failles, malgré les peurs et la censure, les blessures, l’inconfort et le manque. Comment on habite cette planète, ce qu’on laisse derrière nous. Nos valeurs. Les traces matérielles et les traces symboliques.

Son urgence de créer vient du refus d’envisager le décoratif comme simple produit, conditionné par la rentabilité, la neutralité et la conformité. Elle refuse la production d’image qui n’engage à rien. Elle crée en réponse à une tension contemporaine, un mélange de saturation visuelle et de perte de sens. Elle envisage la création comme un moteur de transformation sociale et culturelle. Et le beau en est l’outil.

Les objets et les peintures témoignent d’un art de vivre. De ce qui a existé, de ce qui disparaît et de ce qui persiste. Sa recherche artistique interroge comment une forme, une matière ou des figures peuvent porter un sens, sans passer par le discours.

Il est capable de toucher avant même de comprendre. Le beau nous dirige et oriente nos choix de vie. La beauté sert le message à transmettre, puisqu’elle a la puissance de l’impact.

/ Technique Artistique, la trace & le temps long

À l’ère du digital, du lisse et du rapide, Stéphanie Cristofaro fait revivre les techniques naturelles de fabrication de peintures, les images et les gestes qui ont traversé le temps. Pour elle, la matière contient l’information du geste et de l’intention. La matière est énergie et laisse une trace dans l’espace environnant.

Elle revisite la statuaire antique, joue avec l’or, les pigments, l’huile. Son œuvre et sa pratique s’engagent dans la lenteur, dans l’accumulation de couches et dans la relation directe à la matière. Choisir de créer avec ce rythme aujourd’hui, c’est refuser une production déconnectée du corps et du vivant.

«  Aujourd’hui, je fabrique ma peinture comme on cuisine un gâteau. J’ai les mains dedans.  »

Craie, pigments, toiles de lin, peinture à l’huile, huile de lin, huile de pavot, tempera à l’œuf, dorure à la feuille, colle de peau, sable, plâtre, céramique de réemploi, chaux.

/ Ecoféminisme, Transmission & Soin

La créativité naît d’un besoin viscéral. Elle prend racine dans le corps, dans le ventre. C’est un lieu de création et de pensée, où produire vite devient impossible, et où le digital rompt avec la dimension charnelle et tactile de la création. Pour Stéphanie Cristofaro, le ventre est la matrice de l’œuvre. Un symbole fort pour cette artiste qui a affiné sa trajectoire à chaque maternité.

La première grossesse est marquée par un choix éthique, la création d’une marque unisexe valorisant les savoir-faire textiles français ; la deuxième, le passage d’une logique productiviste au mur et aux techniques naturelles de peinture ; la troisième, la sortie du décoratif pour interroger le sens poétique et la transmission.

Stéphanie Cristofaro évoque Niki de Saint Phalle comme une muse, pour son engagement féministe, son jardin des Tarots et son duo avec Tinguely. Mais tandis que Niki évoque l’impossibilité de concilier maternité et création, Stéphanie, mère de quatre enfants, réinvente cette équation. Avec son mari Roberto Scaperrotta, partenaire engagé dans la sphère domestique, éducative et créative, elle transforme leur espace de vie en œuvre d’art et revendique une maternité engagée, politique et artistique.

La maternité transforme l’acte de création et de pensée. L’expérience de porter, de nourrir, de dépendre et d’être responsable d’un autre vivant ajoute à la création une fonction de transmission et de soin. L’art devient un espace où responsabilité et imagination se nourrissent mutuellement.

“ On a renversé les codes. Mon mari garde notre dernier bébé à la maison et deux petites filles. Il est aussi mon partenaire créatif et un soutien essentiel à l’atelier.”

/ Rapport au sacré , Poésie & Spiritualité

Le sacré, pensé comme un geste poétique ritualisé, devient un réel moteur d’action.

Il y a une proximité troublante entre la démarche artistique de Stéphanie Cristofaro et la façon dont Starhawk théorise le sacré.

Si l’autrice Starhawk se présente comme une sorcière et assume le malaise que cela crée, alors la crainte de son pouvoir fait exister la magie. Elle la rend palpable. La tension créée par le mot, modifie la perception et finalement la conscience du mystère. La magie agit déjà. Et le symbole de la sorcière en a été l’outil.

Si l’on reçoit l’image comme une représentation en miroir d’une zone intime de soi, elle modifie notre perception et notre façon d’agir en relation à l’autre et au monde. En créant une mythologie contemporaine et laïque au travers de son œuvre, Stéphanie ouvre de nouvelles trajectoires possibles pour l’être touché. L’œuvre devient un espace de contemplation, presque une prière sans mot.

Dans un monde où le sacré a été mis à distance, et le rapport à la spiritualité pris en dérision ou vu comme un péché de naïveté, il semble que notre interprétation du mystère à l’origine de la création influe, sur notre façon de traiter le corps et d’agir sur l’espace environnant. Peu importe la façon dont on nomme le mystère, s’il est sacré, alors notre rapport à l’invisible et au vivant devient précieux. Et s’il est ritualisé et célébré, alors il devient poétique.

Dans sa pensée comme dans l’œuvre de Stéphanie, le sacré agit comme une force capable de déplacer les corps, les perceptions et les certitudes.

“ La poésie, à l’instar du bon vin (bien que plus sain) a le pouvoir d’enivrer les êtres. Le pouvoir de donner des ailes et d’empêcher la gravité de nous écraser à terre sous le poids de l’actualité.”

/ La joie & la tendresse, un acte de résistance

La joie devient un acte de résistance dans une économie fondée sur le manque. La tristesse, la colère et la révolte mobilisent. La violence est rentable et le manque crée la désidérabilité. Aller vers la joie, l’abondance et l’apaisement va à contre‑courant de ce système. C’est choisir la vie.

La tendresse et la douceur sont des forces. Lorsqu’elles enveloppent sans mièvrerie, elles soignent et réconfortent. Elles impliquent d’être en confiance, et s’opposent à la suspicion et au rejet. Elles rendent possible la rencontre et le collectif, et transforment la vulnérabilité en puissance. Le travail de Stéphanie cherche à apaiser, à réparer et réveiller. La beauté devient radicale lorsqu’elle est engagée et authentique. Elle n’a pas besoin de violence pour s’imposer. L’émotion qu’elle suscite suffit à mettre en mouvement. Si elle touche profondément, elle peut même laisser une trace durable, et traverser le temps.

Le 21e siècle est marqué par l’absurde et le vide au sens Beckettien. Nous avons souvent privilégié dans l’art la provocation et le cynisme. Ce passage était nécessaire, mais il nous a englués dans le désespoir. Il est temps de transformer la rage et la frustration en un édifice durable pour l’avenir, où nos choix et donc nos actions partent d’un ressenti de douceur, d’abondance et d’émerveillement.

Dans un moment de transformation, marqué par le passage d’une ère dominée par la performance et la conquête, Stéphanie Cristofaro choisit de porter son attention sur le lien, la production de sens et le vivant.

Ce choix passe par la célébration du plein, de l’amour, de la joie et des « fleurs d’orages ».

« La peine est de ce monde, ô mes amis que j’aime,
Mais
chaque fleur d’orage porte la graine de demain. » Andrée Chedid